Le président a quelques comptes à régler avec les médias américains : au sujet de notre “biais”, notre obsession du racisme, nos points de vue sur le terrorisme, et notre réticence à exprimer notre solidarité, même un instant, avec sa République assiégée.

Le président français Emmanuel Macron m’a donc appelé jeudi après-midi de son bureau doré au palais de l’Élysée pour me soumettre une plainte. Il a fait valoir que la presse anglo-américaine, comme on l’appelle dans son pays, a préféré dénoncer le système d’intégration français plutôt que ceux qui ont commis une série d’attaques meurtrières qui a débuté le 16 octobre avec la décapitation de Samuel Paty, un enseignant qui, lors d’un cours sur la liberté d’expression, avait montré à ses élèves des caricatures, parues dans le journal satirique Charlie Hebdo, qui moquaient le prophète Mahomet.

“Lorsque la France avait été attaquée il y a cinq ans, toutes les nations du monde nous avaient soutenus”, a dit M. Macron, en référence au 13 novembre 2015, lorsque 130 personnes ont été tuées lors d’attaques simultanées dans une salle de concert, un stade de football, et des cafés parisiens.

“Et quand je vois, dans ce contexte, de nombreux journaux qui je pense viennent de pays qui partagent nos valeurs, qui écrivent dans un pays qui est l’enfant naturel des Lumières et de la Révolution Française, et qui légitiment ces violences, qui disent que le coeur du problème, c’est que la France est raciste et islamophobe, je dis: les fondamentaux sont perdus”.

Légitimer la violence — c’est une des accusations les plus graves que l’on puisse formuler contre les médias, et le genre de choses que nous avons été plus habitués à entendre, et ignorer, de la part du président américain. Et les Américains, distraits de manière compréhensible par les derniers jours hallucinants de la présidence Trump, ont peut-être manqué le conflit qui grandit entre l’élite française et les médias anglophones.

Plus de 250 personnes ont été tuées lors d’attaques terroristes en France depuis 2015, davantage que dans tout autre pays occidental. M. Macron, un centriste réformateur qui s’est dressé en rempart contre le populisme trumpien de droite en Europe, a affirmé que les médias anglophones, et américains en particulier, cherchent à imposer leurs propres valeurs à une société différente.

Plus particulièrement, il soutient que les médias étrangers ne comprennent pas la laïcité à la française — une séparation active de l’Église et de l’État qui date du début du XXe siècle, lorsque l’État a arraché le contrôle du système éducatif des mains de l’Église catholique. Le débat autour de ce sujet est particulièrement vif cette année,alors qu’approche l’élection de 2022, lors de laquelle il fera sans doute face à la cheffe d’extrême-droite Marine Le Pen. A l’origine, M. Macron n’avait pas fait campagne sur un changement des relations entre la France et sa minorité musulmane, mais lors d’un important discours début octobre pour dénoncer le “séparatisme islamiste”, il a promis d’agir contre une variété de problèmes allant de la formation des imams à l’étranger à l’imposition “de menus confessionnels à la cantine”. Il a appelé à la reformation de la religion elle-même en un “islam des Lumières”. Pendant ce temps-là, son ministre de l’Intérieur au discours ferme est accusé de reprendre le vocabulaire incendiaire de l’extrême-droite

Lorsque M. Paty a été assassiné, M. Macron a répondu par la répression de musulmans accusés d’extrémisme, avec une vague de perquisitions et la promesse de dissoudre certaines associations. Il a aussi réaffirmé de son engagement pour la laïcité. Des dirigeants musulmans partout dans le monde ont critiqué la rhétorique de M. Macron et de son gouvernement, qui selon eux a ciblé des associations musulmanes pacifiques. Le président turc a appelé au boycott de produits français allant du fromage aux produits cosmétiques. Le mois suivant, une nouvelle séries d’attaques a déferlé, dont trois meurtres dans une église de Nice et une explosion lors d’une cérémonie française en Arabie Saoudite.

Certains des griefs français à l’encontre des médias américains rappellent ceux des guerres culturelles américaines — des plaintes à l’encontre de titres éphémères et de tweets désinvoltes de journalistes. Mais leur principal argument est que, après les attentats, les médias anglais et américains se sont immédiatement concentrés sur les échecs de la politique française envers les musulmans, plutôt que sur la menace terroriste mondiale. Une tribune parue le 3 novembre dans le Financial Times a rendu M. Macron particulièrement furieux. La tribune — intitulée “La guerre de Macron contre le séparatisme islamique ne fait qu’accroître les divisions en France” — argumentait que le président aliénait la majorité musulmane qui déteste tout autant le terrorisme. L’article affirmait que M. Macron s’en prenait au “séparatisme islamique” alors qu’il avait, en fait, utilisé le mot “islamistes”. Les critiques de M. Macron l’accusent déjà de faire l’amalgame entre pratiques religieuses et extrémisme, et c’est pourquoi la déformation de ses propos, qui voulaient justement distinguer l’islam comme religion et l’islamisme comme idéologie, l’a excédé.

“J’ai horreur d’être décrit avec des mots qui ne sont pas les miens”, m’a dit M. Macron. Après une série de plaintes de lecteurs et un appel furieux du bureau de M. Macron, le Financial Times a retiré l’article de son site internet — un événement sans précédent, dans les souvenirs de Kristina Eriksson, une porte-parole du quotidien. Le lendemain, le journal publiait une lettre de M. Macron qui attaquait l’article retiré du site.

Fin octobre, Politico Europe a également supprimé une chronique, “La laïcité, dangereuse religion française”, commandée à un sociologue français. L’article s’est attiré les foudres des critiques, qui accusaient l’auteur de rendre les victimes responsables du terrorisme. Mais la suppression-éclair a amené l’auteur à se plaindre de “censure pure et simple”. Le rédacteur en chef de Politico Europe, Stephen Brown, a dit que l’article avait été publié à un moment inopportun, mais qu’il s’était excusé auprès de l’auteur de l’avoir retiré sans explications. Il n’a pas mentionné d’erreurs particulières. C’était aussi la première fois, selon lui, que Politico retirait un article d’opinion.

Mais les objections françaises vont au-delà de ces articles d’opinion et portent aussi sur le journalisme plus prudent qui interroge les politiques gouvernementales. Une analyse sceptique de ces dernières dans le Washington Post par son correspondant parisien James McAuley — “au lieu de s’attaquer au racisme systémique, la France veut ‘réformer l’Islam’” — a été vivement critiquée pour avoir évoquer l’idée que, “au lieu de s’occuper de l’aliénation des musulmans français”, le gouvernement français “cherche à influencer la pratique d’une religion de 1.400 ans”. Le New York Times a pointé le contraste entre la réponse idéologique de M. Macron et le discours plus “conciliant” du chancelier autrichien après une attaque à Vienne, et a noté que les jeunes hommes isolés qui commettent des attentats ne font pas forcément partie des réseaux terroristes sur lequel le gouvernement se focalise. Dans les pages Opinions du New York Times, un article demandait tout bonnement, “La France alimente-t-elle le terrorisme en essayant de l’éradiquer?”.

Et puis, bien sûr, il y a les tweets. L’agence Associated Press a supprimé un tweet qui s’interrogeait sur la colère que la France “incite” dans le monde musulman, disant que le mot avait été mal choisi pour un article qui expliquait la colère contre la France dans le monde musulman. Le New York Times s’est pris une volée de bois vert sur Twitter et dans les pages du Monde pour un titre — resté très peu de temps en ligne pendant le chaos qui a suivi l’attentat — “La police française tire sur un homme et le tue après une attaque meurtrière au couteau dans la rue”. Le titre du New York Times a été modifié dès que la police française a confirmé les détails de l’attentat, mais la capture d’écran est restée.

“C’est comme si on était sur les ruines fumantes de Ground Zero à dire qu’ils l’avaient bien cherché”, s’est plainte Anne-Sophie Bradelle, la porte-parole de M. Macron, au quotidien Le Monde.

Comme le sait tout observateur de la politique américaine, il peut être difficile de faire la différence entre l’outrage théâtral et les concours d’insultes sur Twitter et des véritables différences de valeurs. Pour M. Macron, cependant, il y a des questions fondamentales au cœur du sujet.

“Je pense qu’il y a une forme d’incompréhension de ce qu’est le modèle européen, en particulier le modèle français”, analyse-t-il. “La société américaine a été une société ségrégationniste et elle a bâti ensuite un modèle multiculturaliste qui est au fond la coexistence d’ethnies et de religions côte à côte”.

“Notre modèle est universaliste et pas multiculturaliste”, explique-t-il en soulignant l’insistance de longue date en France pour ne pas catégoriser les citoyens par leur identité. “Dans la société, je me fiche de savoir si quelqu’un est noir, jaune, blanc, s’il est catholique ou musulman, il est d’abord citoyen”.

Image“Dans la société, je me fiche de savoir si quelqu’un est noir, jaune blanc, s’il est catholique ou musulman, il est d’abord citoyen”, a dit M. Macron.
Credit…Pool photo by Charles Platiau

Une partie de la couverture médiatique que déplore M. Macron reflète une véritable différence de valeurs. Les Français lèvent les yeux au ciel devant le christianisme démonstratif des États-Unis. Et les sorties de M. Macron sur le voile ou les menus à l’école, tout comme les plaintes du ministre de l’Intérieur sur les rayons halal dans les supermarchés, se heurtent à l’importance qu’accordent les Américains à la tolérance religieuse et à la liberté d’expression protégée par le premier amendement de leur constitution.

De telles distinctions idéologiques abstraites peuvent paraître eloignée de la vie quotidienne des nombreuses minorités ethniques de France, qui se plaignent des abus de la police, de ségrégation résidentielle et de discrimination au travail. Dans son discours d’octobre, M. Macron a également reconnu, de manière inhabituelle pour un dirigeant français, le rôle qu’a joué la “ghettoïsation” des musulmans dans les banlieues de Paris et d’autres villes dans la création de générations entières de jeunes musulmans en décalage de la société. Et certains des reportages qui ont le plus offensé les Français reflétaient simplement l’opinion de Français Noirs et musulmans qui ne voient pas le monde tel que les élites françaises le souhaitent.

Se battre avec les médias américains est aussi un sport de longue date en France, et il peut être difficile de savoir quand un débat sur les différences culturelles est authentique et quand il vise à cacher des réalités gênantes. Certains commentateurs français réactionnaires sont allés encore plus loin que M. Macron dans leurs attaques contre les médias américains, puisant leur énergie dans les guerres culturelles aux Etats-Unis. Un article incendiaire dans le magazine Marianne fustigeait la couverture médiatique américaine, et est ensuite paru en anglais dans Tablet avec l’ajout d’une fioriture américaine qui dénonçait “des effets de morale bien-pensante simpliste”.

Cela dit, les écarts idéologiques entre les points de vue français et américains peuvent être trompeurs. Les commentateurs français ont aussi dénoncé le mouvement #metoo comme un exemple d’idéologie américaine hors de contrôle. Pascal Bruckner, l’intellectuel renommé, a qualifié les critiques contre Roman Polanski de “McCarthyisme néo-féministe”. Mais le journalisme américain sans doute le plus en vue cette année était une série d’articles du journaliste du New York Times Norimitsu Onishi, qui a joué un rôle central en poussant la France à se confronter à la pédophilie notoire d’un écrivain connu, Gabriel Matzneff. Un récent portrait dans une revue française d’informations notait que M. Onishi et d’autres “mettent un coup de pied dans la fourmilière rien qu’en nommant les choses” qui n’avaient pas été abordées auparavant. M. Matzneff est maintenant accusé devant la justice.

Et M. Macron a son propre contexte politique : un combat désespéré contre un coronavirus en recrudescence, une économie affaible et une menace politique à sa droite. Il se désengage également d’une tentative précoce et infructueuse de rapprochement avec le président Trump. Il avait parlé avec le président élu Joseph R. Biden la veille de notre entretien.

Je lui ai demandé si ses plaintes à l’encontre les médias américains n’étaient pas elles-mêmes un peu trumpiennes — des attaques hautement médiatisées au service d’un programme politique.

M. Macron a répondu qu’il veut simplement que lui et son pays soient compris clairement. “Mon message est le suivant: Si vous avez des questions sur la France, appelez-moi”, a-t-il dit. (Accessoirement, il n’a jamais accordé d’interview au bureau parisien du New York Times, ce qui serait un bon début.)

Il a rejeté la comparaison avec M. Trump.

“Je lis vos journaux, je suis l’un de vos lecteurs”, a-t-il conclu.

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